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Le condor déplumé

Côte-des-Nègres
Mauricio Segura
Boréal, 1998

Le roman s'ouvre alors que Barbeau, directeur d'une école s'efforce péniblement de vaincre le vacarme des écoliers. Il faut, dit-il, mettre fin aux "incidents ethniques" à l'école. Il n'y a pas de Haïtiens, pas de Juifs: il n'y a que des élèves persévérants, tous frères. Trop abstrait pour les jeunes de Côte-des-Neiges. Trop ennuyant aussi. Deux adolescents s'éloignent de la salle où se prononce le discours et se faufilent dans les vestiaires du gymnase pendant que le directeur d'école harangue leurs collègues sur la discipline. Ils s'emparent du condor d'argent de "CB", leader du gang haïtien, les "Bad Boys".

C'est là, estiment-ils, un exploit utile à leur passation initiatique au sein des "Latino Power". Manque de pot, ils se font pincer, puis amocher.

Cet incident déclenche une escalade de réactions et contre-réactions. Sans ménagement le lecteur est précipité dans la peur qui s'exhale des rues Van Horne, Linton, Barclay, Carlton, Légaré. La hâche de guerre est déterrée. La ligne imaginaire du parc Kent n'est plus. Avant sa transgression, elle départageait les prétentions des uns et des autres.

Les Latinos pendent la dépouille de "Vaudou", le chat de Ketcia, devant le seuil de sa porte. Les Haïtiens contre-attaquent avec des inscriptions "Mort aux Latinos!", attrapent l'un de leurs adversaires et le dépouillent de ses baskets Nike. Il suit que chez "CB" la fenêtre est défoncée par des cailloux. Les latinos répliquent encore par un morceau de bravoure. Ils osent faire main basse sur les jackets de cuir de leurs rivaux. Un crescendo de coups et contre-coups s'élève alors jusqu'à la surenchère. In extremis, un bain de sang est épargné au lecteur lorsque la police intervient, ... mais non sans bavure. C'est que Paulina, la copine du chef des "Latino Power", a brisé le pacte du silence.

De son éclatement insensé à son dénouement tragique, le récit de cette guerre ethnique entre ados ne s'étire pas linéairement. Nous sommes loin d'un reportage. L'engrenage de violence dans lequel s'enfoncent ces jeunes est déterminé par la distance grandissante qui se creuse entre deux amis d'enfance Cléo, chef des Bad Boys, et Flaco, leader des Latino Power. Le lecteur constate étrangement que ce qui advient au condor d'argent, ce vieux cadeau d'anniversaire de Flaco à CB, commande les rapports entre les deux groupes. Tant qu'il est entre les mains de CB, la paix est sauve. Son retour inopiné entre celles de Flaco déclenche la guerre. Lorsque son aile se brise, nous sommes à quelques instants de la détonation tragique.

On aura compris le symbolisme du condor. Une sourde méfiance s'est installée entre Flaco et CB et a brisé toute l'amitié de leur enfance. Ils n'étaient pas seulement copains de classe à l'école primaire St-Pascal-Baylon. De leurs petits pas, ils parcouraient aussi la même distance jusqu'à la rue Linton, lorsque sonnait la fin de la journée. A l'époque, ils portaient encore leurs "vrais" noms. CB n'était encore que Cléo, Flaco répondait au nom de Marcelo. Les deux n'exerçaient pas encore ce charisme, ce puissant ascendant sur leurs amis.

CB garde le condor bien à l'abri du regard de ses "Bad Boys". Il aurait honte d'avouer cette trace du lien qui l'unissait - ou l'unit encore vaguement, on ne sait trop - à Flaco. Pour expliquer cet embarras, le narrateur nous souffle en flash-back les mésaventures de cette relation. Au présent, s'étirent les événements qui creusent le gouffre de haine ethnique entre gangs.

Double récit donc. L'écriture est admirable en ce que sont relatées alternativement la détérioration du climat entre les deux gangs et l'éloignement entre Cléo et Marcelo. Maître du suspens, Segura opère les alternances à des endroits stratégiques, soit peu avant le dénouement de telle action. Ces va-et-vient confèrent au roman la figure d'un triangle isocèle. Triangle dont la base se déploie entre deux pôles; d'un côté celui de la fin du pacte de non-agression entre les deux groupes et de l'autre, celui de la naissance d'une belle amitié entre Cléo et Flaco. Le livre se termine alors que se rencontrent ces deux pôles dans un bain de sang: la mort de Cléo coïncide, narrativement s'entend, avec celle de sa mère. Le condor ne peut plus voler.

La narration au passé suggère que c'est Cléo devenu CB qui a retiré à l'oiseau son aile. Trop amère de ses déboires, CB s'est retiré parmi les "siens", loin des humiliations racistes.

Tout commence très tôt. Objet d'infâmes brimades à l'école, Cléo n'est pas mieux loti à domicile. Son père est toujours absent pour "des raisons d'affaires". Artiste dont les toiles et les sculptures ne se vendent pas, sa mère est dépressive et travaille de nuit. Ce qui l'empêche de s'occuper de Cléo. Les rares fois où on parle études avec maman, c'est pour apprendre que nul n'est besoin d'étudier si l'on vise la carrière athlétique. Tout s'explique donc si l'enfant n'excelle qu'au 100m et délaisse ses devoirs. Il ne tardera pas à se faire basculer en "classe d'accueil".

En contraste, Marcelo, à qui revient le "tu" affectueux, évolue normalement à l'école. Sa famille n'est pas aussi brisée que celle de Cléo. Ses parents se font certes souvent des scènes , mais à l'abri du regard de Flaco. Doué de sensibilité, il s'adonne en cachette à sa passion, la lecture, lorsque sa bande n'est pas là. Il veille sur Cléo avec une sollicitude chaleureuse, il l'invite chez lui, lui prête son bâton de hockey, son gadget Nintendo. A l'école, il le protège contre les "r'tourne dans ton pays sacrament" de Sylvain, le Québécois "de souche". Mais que pourrait toute l'amitié de Marcelo face à la rancoeur du policier Gilles pour une banale affaire de chahut? Ou encore face au courroux de Juan, son oncle lorsqu'il surprend sa fille Carolina entre les mains du petit Cléo? L'ordre ethnique des choses ordonne qu'il laisse son pote entre les mains des "Haïtiens plus âgés". Ceux-ci lui inculquent la "fierté haïtienne".

Le condor d'argent est déplumé à l'aile. La chaînette d'argent ne pourra plus lier les amis d'enfance. L'aliénation vécue par Cléo est telle qu'il se met à éviter son ami et préfère retrouver ses compatriotes, camarades de galère et d'ethnie tout à la fois. Marcelo préfère quant à lui la compagnie de ses comparses latinos à l'atmosphère étouffante des remontrances de sa mère. Il éprouve la distance entre lui et Cléo, sans trop la comprendre.

On connait l'incident par lequel se brise la paix. Rien n'indique pourtant dans le récit la genèse des gangs. Selon Genèse 11, 5-7, épitaphe du roman, on peut deviner que les gangs se constituent parce qu'un schisme ethnique ronge Côte-des-Neiges. C'est une autre tour de Babel. Latino-américains et Haïtiens se méprisent mutuellement. Les préjugés qu'ils échangent ne sont qu'autant de tentatives de soulager sur le voisin tout le poids d'une marginalité aux scores très élevés.

Mais la réciprocité du mépris est asymétrique: le réalisme du roman suggère que c'est aux Noirs que revient la palme de la marginalité. Les taux de chômage, de criminalité, de réussite scolaire, de divorce et autres indicateurs de pauvreté ne seraient pas équitablement distribués. D'où l'appellation "Côte-des-Nègres", lieu de tous les ennuis dont il faut déguerpir au plus vite. Comme bien d'autres l'ont fait.

Côte-des-Neiges est devenue "Côte-des-Nègres" suite aux départs massifs des Québécois, des Italiens, des Grecs etc... Il n'y reste plus à présent qu'une majorité de Latinos qui s'entredéchirent avec des Haïtiens pendant qu'affluent des vagues de Vietnamiens, Pakistanais et autres Sri-Lankais. Voilà pour l'aspect "roman-à-thèse" de cet ouvrage.

Aussi réaliste soit-il, le roman ne comporte pas que des ingrédients puisés de la "réalité". La créativité du narrateur intervient lorsqu'il brosse les portraits de ses personnages, ou lorsqu'il arbitre les aléas et le dénouement du bras-de-fer qui oppose les protagonistes.

Le réalisme dissuade toute velléité d'universalisme à la Barbeau. Plus: il interdit apparemment que l'on rêve de cette fleur qui pousserait sur du fumier. Il commande que le parcours de Cléo cristallise toute la galère que dégagent les indicateurs de marginalité. Il impose ainsi à M. Segura qu'il mette en scène l'interrogation de Soeur Cécile. "Pourquoi certains s'intègrent mieux que d'autres?", peu avant qu'elle ne décide d'expulser Cléo vers les classes d'accueil.

De fait, il est probable que les Haïtiens, plus foncés que les Latinos et en dépit de leur francophonie, soient moins appréciés que ces derniers par les autorités scolaires, policières, les pouvoirs financiers, administratifs, etc ... Et qu'ils portent dès lors moins de signes d'intégration, comme le suggère le fossé qui sépare le sort de Cléo de celui de Marcelo. Soit.

Soyons justes. L'auteur ne manque pas de compassion pour ses héros pris dans l'engrenage d'une mécanique sociale implacable. Tout spécialement le parcours de Cléo. On a droit à une description minutieuse du mystère de ce gosse innocent devenu "CB", leader aussi influent qu' énigmatique, des "Bad Boys".

Des questions s'élèvent néanmoins ici et là dans le texte. Par exemple, guidé de manière vivante dans le dédale d'une géographie de la peur, le lecteur ne tarde pas à remarquer que seuls les latinos sont atterrés lorsqu'ils arpentent les rues de Côte-des-Nègres. Des Haïtiens les traquent. Ils surgissent toujours de nulle part pour les attraper par le collet. Au Resto de l'école, les Bad Boys sont souvent, comme leur nom l'indique, ceux par qui le désordre se répand. Par ailleurs, la transparence semble réclamer des hypothèses douteuses: Cléo est doué Oh surprise! d'une agilité athlétique au 100m. Il court "pour le fun" et gagne à tous les coups malgré son manque de technique et de volonté. On se gardera de déplier ici les éléments d'une "explication" trop commode.

Qu'y a-t-il de réaliste dans le portraitisme différencié de M. Segura? La volupté de l'idylle amoureuse entre Flaco et Paulina n'a pas d'équivalent côté haïtien. Ketcia, la seule femme que CB écoute est affligée d'un double handicap. Ethiquement, elle est membre du gang. Esthétiquement, elle a trois couilles, comme le précisent les latinos en s'esclaffant. Paulina par contre n'est pas seulement très belle. Le récit lui réserve le beau rôle. Sa pureté morale est telle qu'elle ne soupçonne pas qu'elle viole un interdit lorsqu'elle brise le pacte du silence. En appelant la police, elle marque son être, sous le regard du lecteur, du sceau de la légalité.

Bref, dans ce récit , la partie haïtienne n'en mène pas large face à son vis-à-vis latino. C'est que M. Segura n'a jamais prétendu à la neutralité. Il ne se défend pas de sa partialité. Loin de revendiquer la position d'un observateur objectif, Mauricio s'implique dans la trame. Il n'est pas ce troisième individu du récit que l'on aurait omis dans le duel Cléo/Flaco. Mauricio, c'est Flaco. La tendresse de la deuxième personne est réservée à Marcelito. Un peu - et c'est là le côté autobiographique du récit - comme on retourne sur les lieux de son enfance pour comprendre les années tumultueuses de sa propre adolescence.

Côte-des-Nègres est le récit d'un homme qui, à l'instar de son héros s'est coltiné l'enfer des gangs avant de s'en sortir. Dire pourtant que c'est un documentaire sur les avatars de l'immigration ne serait vrai qu'en partie. Ce serait passer sous silence l'art narratif de l'auteur. On appréciera la complexité des personnages et de leurs intrigues, la justesse fascinante du langage: un savant mélange de joual aux néologismes espagnol et créole. Si l'on excepte deux ou trois coquetteries lexicales, le côté occasionnellement ampoulé de la langue fait vite place à une écriture exaltée. Côte-des-Nègres ne touchera certes pas par la clarté de sa conscience sociale ni par le manichéisme qui affecte sa mise en scène. Il reste cependant un roman foisonnant, passionné, poussé par le souffle du souvenir.

- Cyuma Mbayiha

Photo de M. Segura par Martine Doyon

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